Bulletin mensuel
Bulletin mensuel: Mars 2005
Yfirlit
I) POLITIQUE INTÉRIEURE
A) REMOUS À L '» ALLIANCE » SOCIALE-DÉMOCRATE
L'« Alliance » (Samfyklingin), de tendance sociale-démocrate, est soumise, depuis à un certain temps, à des turbulences. Il s'agit de savoir qui, de Össur Skarphedinsson -l'actuel président-, ou de Ingibjörg Solrun Gisladottir -l'ancienne maire charismatique de Reykjavik, qui en 2003 s'était posée en « challenger » de David Oddsson pour le poste de Premier Ministre, puis, après un net échec, s'était repliée sur la fonction de Vice-Présidente de l' « Alliance » -, conduira le parti pour les prochaines élections législatives. L'enjeu est de taille. Car, selon certains, il sera question d'un possible changement de majorité et d'un retour de la gauche au pouvoir. Encore faut-il que les Sociaux-Démocrates, bien placés présentement dans les sondages, transforment l'essai et soient en mesure de revendiquer le poste de premier Ministre. Or des enquêtes d'opinion montreraient que Össur est trop terne pour conduire sa formation à une victoire indiscutable, mais que Ingibjörg Solrun est capable d'un tel « exploit ». Les adhérents du parti choisiront le moment venu leur Président (le 9 mars, l'ancienne Maire a formellement déclaré sa candidature à cette fonction), mais un récent sondage évalue à 77 % d'entre eux les partisans de la seconde.
Celle-ci a marqué dans ces combats un point non négligeable. Elle va pouvoir siéger au Parlement (ayant été battue aux législatives en 2003) à partir d'août 2005. En effet, la députée Bryndis Hlödversdottir, élue de Reykjavik, vient de démissionner en vue de se consacrer à l'enseignement du droit au Collège du commerce et des affaires de Bifröst. Elle laisse ainsi son siège au « suivant » de la liste de l'Alliance, qui n'est autre qu'Ingibjörg Solrun.. Certains verront là une man?uvre ou le résultat de pressions exercées sur Bryndis. Les deux intéressées démentent.
Peu importe.
B) LES PARTIS ET L'UNION EUROPÉENNE
Comme on le sait, le Congrès du Parti du Progrès (présidé par le Premier Ministre Halldor Asgrimsson) a voté, après des débats animés, une résolution demandant que l'on continue à recueillir des informations sur les conditions, les avantages et les inconvénients d'une éventuelle adhésion de l'île à l'Union Européenne. Le texte estime primordial de définir les objectifs que devrait se fixer le pays s'il entrait en négociation avec Bruxelles à ce sujet.
Halldor et l'aile « europhile » du PP se félicitent de l'adoption d'une telle motion. Pour eux, elle n'est pas contradictoire avec le programme du gouvernement. Ce programme a exclu des objectifs de l'actuelle législature une adhésion à l'Union (à laquelle nombre de membres et d'élus du Parti de l'indépendance, le partenaire du PP au sein de la coalition au pouvoir, restent opposés ou réticents. Et spécialement, l'homme « fort » du cabinet, l'ancien Premier Ministre et actuel Ministre des affaires étrangères David Oddsson). Mais, au-delà de 2007, il convient, pour Halldor, de préparer l'avenir et de peser correctement le pour et le contre en ce qui concerne les modalités envisageables des futures relations avec l'Union.
En mars, la prise de position du PP a provoqué divers commentaires. David Oddsson affirme avec force qu'elle ne change rien à la politique extérieure du pays : celle-ci exclut actuellement toute demande d'adhésion à l'UE, et même toute modification du statu-quo, l'Espace économique européen demeurant, sous sa forme actuelle (pour David, il n'a pas à être transformé, ce que souhaiteraient diverses personnalités), l'unique référence. En revanche, certains amis d'Halldor regrettent que la résolution de leur parti soit traitée avec désinvolture par David et sa formation.
De son côté, la ministre Valgerdur Sverrisdottir s'est déclarée persuadée que dans les dix années à venir, la Norvège adhérerait à l'UE. Il est vraisemblable, selon elle, que l'Islande aussi.
II) POLITIQUE EXTÉRIEURE
A) L'IRAK
Le Ministre des affaires étrangères a confirmé, début mars, que l'Islande se chargerait du transport en Irak de 500 tonnes d'armes et munitions données par la Slovénie à ce pays, pour l'équipement de ses forces de sécurité et de police.
Reykjavik va par ailleurs contribuer à hauteur de 12 millions de couronnes à un fonds de l'OTAN destiné à l'entraînement de ces forces. En outre, l'essentiel de l'aide islandaise à l'Irak revêt la forme d'aide humanitaire, soit environ 300 millions de couronnes.
B) La candidature de l'Islande au Conseil de Sécurité
En 2003, l'Islande avait annoncé qu'elle serait candidate au Conseil de Sécurité de l'ONU, au titre de membre non permanent, pour la période 2008-2010. Il s'agissait ainsi de montrer ostensiblement qu'elle entendait être « plus présente dans le monde ».
Depuis lors, cette candidature semble partiellement remise en cause. Tout d'abord, des candidatures concurrentes -dont celle de la Turquie- ont été annoncées, et Reykjavik, même fortement soutenue par les Nordiques, risque un échec. En plus, de nombreuses voix au Parlement (notamment au Parti de l'Indépendance) font remarquer que le coût de l'opération serait très élevé et que la charge qu'elle représenterait pour la nation (lourdes responsabilités internationales durant la période 2008-2010 ; organisation de multiples réunions ; présence à New-York de nombreux diplomates) excéderait sans doute, au-delà du raisonnable, les possibilités financières, logistiques et humaines, de l'île. Un réexamen de la question n'est pas exclu.
III) ÉCONOMIE
1) Discours du Premier Ministre à Copenhague
Le Premier Ministre Halldor Asgrimsson a prononcé, le 1er mars, à Copenhague, une importante allocution sur la politique économique de son gouvernement, à l'occasion de l'investissement d'un groupe financier islandais dans la banque FIH Erhversbank (les principaux thèmes de ce message ont, d'ailleurs, été repris par le chef du gouvernement dans une intervention faite à une réunion organisée par la Banque Nationale -Landsbanki- le 14 mars).
Halldor n'a pas manqué au départ de rappeler l'ancienneté et la solidité des relations économiques islando-danoises, qui a facilité l'investissement en cause : ainsi l'Islande est actuellement le pays qui, par tête d'habitant, consomme le plus de produits danois. Toutefois l'événement se rattache également à un phénomène récent et particulièrement digne d'être souligné : le dynamisme notable de l'investissement international islandais, dont on trouve des exemples au Danemark, au Royaume-Uni, en Suède, en Norvège, en Finlande, et dans de nombreux autres États.
Ce dynamisme est lié au développement de l'esprit d'entreprise dans l'île, à la croissance de la Bourse islandaise -où l'indice des valeurs a plus que doublé depuis la mi-2003, et à l'expansion des fonds de pension -dont les actifs, fin 2004, avoisinaient 1 000 milliards de couronnes, et étaient supérieurs de 10 % au revenu national islandais.
Tout cela, pour le chef du gouvernement, est à mettre au crédit de la « révolution tranquille » enregistrée depuis une dizaine d'années par l'économie nationale. Auparavant, cette dernière était relativement isolée, caractérisée par une réglementation très poussée pesant notamment sur les prix, et par un protectionnisme rigoureux, l'État contrôlant les échanges extérieurs. Les exportations reposaient presqu'entièrement sur les pêcheries. L'activité était soumise à d'amples fluctuations, et la puissance publique réagissait aux chocs extérieurs en jouant sur le cours de la monnaie (dévaluations). Par ailleurs, le marché du travail était instable : conflits, grèves. La fiscalité était élevée. La concurrence, limitée ; et la qualité de la production était souvent médiocre.
Lorque les Islandais entreprirent de procéder à de profondes réformes, les résultats, selon Halldor, se firent sentir. Parfois, progressivement, parfois immédiatement ; mais au total, l'économie fut fondamentalement transformée.
Le facteur décisif, pour lui, aura été la libéralisation des marchés financiers, jointe à la privatisation des banques.
Les autres privatisations stimulèrent la concurrence et accrurent l'efficacité des entreprises. Enfin, la réforme et l'allègement important de la fiscalité (notamment sur les sociétés) améliorèrent la confiance.
La diversification du tissu économique s'ensuivit et l'on passa d'une structure, où l'exploitation des ressources naturelles était prédominante à l'excès, à une structure beaucoup plus variée et diverse, où la production de services et la part des activités fondées sur les hautes technologies (logiciels, biotechnologies, équipements médicaux, télécommunications, etc.) augmentent continuellement.
Ce processus s'accompagne d'une expansion spectaculaire des entreprises dans le monde. Les banques islandaises ont investi dans le secteur bancaire dans les pays nordiques, en Suisse et au Royaume-Uni. Elles y ont (ainsi qu'au Luxembourg) également créé des succursales. Pareillement, la branche pharmaceutique et les télécommunications se projettent jusqu'en Europe de l'Est, dans les Balkans et en Asie. Les compagnies d'aviation (Icelandair et Avion Group/Atlanta) investissent à l'étranger, notamment dans Easy Jet (compagnie « low cost » britannique), et des capitaux islandais ont récemment pris une participation substantielle dans Finnair. Le secteur alimentaire offre aussi des opportunités, en France et au Royaume-Uni.
Globalement, les investissements directs à l'étranger sont passés de 24 milliards de couronnes en 1998 à 120 milliards en 2003.
Halldor Asgrimsson a, en conclusion, rappelé que la compétitivité mondiale de l'économie islandaise était en progression constante : on est passé, selon le classement de l'IMD Business School en Suisse, de la 25ème place en 1995 à la 5ème en 2004. Et cela en prenant en compte des critères aussi divers que l'environnement économique, l'efficience du secteur public, la flexibilité des entreprises, les infrastuctures sociales, la libéralisation des mouvements de capitaux, etc.
2) IMPORTATIONS D'AUTOMOBILES : CROISSANCE FORTE EN 2004
Le Ministère des Finances, dans sa Lettre d'information du 3 mars, souligne que l'année 2004 a été marquée par des importations record d'automobiles à usage privé, portant sur 16 500 véhicules contre 12 600 en 2003, soit un accroissement de 31 %.
L'année 1999 avait enregistré des résultats presque aussi bons, mais avec la récession économique, ils s'effondrèrent en 2001 et 2002, une reprise modérée intervenant en 2003.
Le « pic » de 2004 a été favorisé par la hausse des cours de la couronne, la progression du pouvoir d'achat des Islandais, et les facilités de crédit.
En raison de l'appréciation élevée de la couronne face au dollar, les importations de véhicules en provenance des Etats-Unis se sont accrues sensiblement.
3) L'AUSTÉRITÉ BUDGÉTAIRE, CONTRE LA SURCHAUFFE
Les responsables islandais, conscients des dangers de surchauffe et de tensions inflationnistes que comporte la réalisation –en cours- des grands projets industriels, ont décidé de limiter autant que possible les dépenses publiques, qui alimenteraient ces dangers. Dans cet esprit, les comptes du « secteur public » (au sens large), déficitaires de 0,8 % du PIB en 2003, sont excédentaires de 0,7 % pour 2005. Un tel retournement de situation (1,5 % du PIB en deux ans) constitue le « tour de vis » le plus remarquable réalisé au sein de l'OCDE pour la période. C'est ce que nous annonce le Ministère des Finances, le 10 mars.
4) La conjoncture économique : Nouvelles statistiques disponibles
Notre bulletin de janvier donnait l'essentiel des conclusions d'une étude du Ministère des Finances sur la conjoncture économique en Islande en 2004 et sur les perspectives pour les années à venir.
L'Office des Statistiques d'Islande (http://hagstofa.is) vient le 14 mars de publier ses propres estimations pour 2004, très légèrement différentes de celles, plus anciennes, du Ministère. Pour l'Office, le PIB islandais avoisinerait en 2004 859 milliards de couronnes. Il aurait augmenté, par rapport à 2003, de 5,2 % (le Ministère était plus « optimiste » avec 5,8 %).
Ces 5,2 % sont en grande partie la conséquence d'une hausse de la consommation finale des ménages, évaluée à 7,5 % ; et d'un accroissement de la formation brute de capital fixe (investissements) se situant aux environs de 12,8 %. Pendant la même période, les importations se sont gonflées de 14,3 % : aussi la balance courante a-t-elle été fortement déficitaire : 70 milliards de coronnes, soit 8,1 % du PIB (le Ministère s'en tenait naguère à 62 milliards et 7,1 %).
5) QUELQUES DONNÉES DÉMOGRAPHIQUES
Comme d'habitude, l'Office des Statistiques d'Islande a rendu publique en mars la situation de la population insulaire au 31 décembre 2004. Elle s'établissait à cette date à 293 577 âmes., soit un accroissement de 1 % par rapport au 31/12 /2003, majoré à 1,3 % dans la région de la capitale. Dans cette zone vit maintenant 62,8 % de la population.
Hors de cette agglomération, trois régions du pays ont enregistré une augmentation, la plus frappante concernant l'Est où le peuplement a augmenté de 4,6 %. Ce phénomène est largement à mettre au compte de l'immigration provoquée par la réalisation de grands projets industriels : actuellement 11,2 % de la population masculine et 4,2 % de la population féminine sont d'origine étrangère, les proportions pour l'ensemble du pays étant respectivement de 3,5 % et de 3,7 %.
Il y a aussi des régions en déclin démographique, particulièrement les Fjords de l'Ouest (–1,7 %), et le Nord-Ouest (idem). Là le déclin dure depuis des décennies.
Contrairement à de nombreux autres États, l'augmentation de la population dans l'île est due à un phénomène d'accroissement naturel substantiel. En 2004, les naissances (environ 4 240) ont surpassé les décès (1820). Le taux d'immigration net, négatif en 2003 ( -0,5 %), s'est redressé en 2004 (+1,5 %).
La proportion d'hommes pour 1000 femmes est de 1005,2. Ce ratio varie beaucoup, selon les régions et leur caractère rural ou urbain. Le ratio le plus bas apparaît dans la région de la Capitale, où il tombe à 974,6. Dans les agglomérations de plus de 10 000 âmes, il s'établit à 992,8. En revanche, dans les zones rurales, la moyenne est de 1223,7
Pour en savoir plus, on mentionnera deux documents de l'Office des Statistiques (http://hagsofa.is) en islandais ; mais avec un résumé et des tableaux et graphiques en anglais : l'un en date du 15-3-2005 (Population, 31/12/2004) et l'autre du 14 mars 2005 (Série : National accounts ; Produit National Brut en 2004).
6) Contre la « surchauffe » et l'inflation, la Banque Centrale agit
Contre les dangers de surchauffe et les risques inflationnistes, dénoncés par beaucoup d'experts, la Banque centrale vient de relever ses taux d'intérêt, comme elle l'a déjà fait de nombreuses fois depuis un an. Le taux de base croît de 0,25 % et s'élèvera à 9 %.
Le Premier Ministre se déclare déçu, compte tenu du fait que le cours de la couronne se raffermira et que les exportations islandaises en seront gênées.
ANNEXES (Société, Culture, etc)
1) LA MUSIQUE ISLANDAISE (ASPECTS CONTEMPORAINS)
Les médias ont vite fait de Björk, et de sa musique, l'ambassadrice de l'Islande. Mais cette remarquable chanteuse, dont la notoriété ne cesse de croître depuis plus d'une dizaine d'années, est peut-être l'arbre (björk signifie en effet bouleau) qui cache la forêt, une forêt toute islandaise certes, c'est-à-dire ni immense ni imposante, et où beaucoup de jeunes pousses ne résistent pas à l'hiver, mais une forêt quand même, foisonnant d'énergie, de créativité et d'audace. Car c'est bien, à mon avis, l'audace qui caractérise la production artistique islandaise. D'où vient-elle ? Je ne sais pas... Mais il semble que les Islandais aient dans leur caractère une capacité à prendre des risques et à essayer (souvenez-vous des Vikings qui débarquèrent chez Astérix pour apprendre ce qu'était la peur !).
Il est incontestable que le phénomène Björk a permis de libérer les énergies créatrices, et surtout d'attirer les regards du monde entier, condition sine qua non d'une explosion de la scène musicale islandaise, car le marché intérieur ne suffit évidemment pas à faire vivre tous ces artistes.
Björk est née en 1965, dans une communauté hippie de l'île. Dès l'âge de cinq ans, elle a suivi des cours de musique, avant d'enregistrer, à 12 ans (!), un premier album, Falkinn, recueil de mignonnes chansonnettes pour enfants. La voix exceptionnelle est déjà sous-jacente. Elle décida quelques années plus tard de faire de la musique, devenant rapidement une des figures de la scène punk islandaise. Ses albums d'alors mélangent disco et punk, comme on n'a pu le faire nulle part aussi bien qu'en Islande. Nous sommes là au début des années 1980. Elle entre ensuite dans la formation Kukl, qui deviendra les Sugarcubes en 1987. C'est à partir de ce moment-là qu'elle acquiert progressivement une dimension internationale, grâce notamment à l'anglais qu'elle utilise dans ses textes. On note aussi un Ovni dans la carrière musicale de Björk (mais n'est-elle pas exclusivement composée d'Ovnis ?), l'album glin-gló, recueil jazzy de comptines islandaises traditionnelles. Le groupe pèse sur l'envol de la diva, et elle le quitte pour entamer sa carrière solo. L'album Début sort en 1993, qui sera suivi de cinq autres albums, dont la bande originale du film « Dancer In The Dark » du danois Lars Von Trier (dans lequel elle tient le rôle principal et qui lui rapportera le Prix d'interprétation féminine au Festival de Cannes), et le dernier, Medullá, sorti en 2004 et composé exclusivement de voix humaines.
Cette démarche originale caractérise bien Björk, qui est une « passeuse », vulgarisatrice de l'avant-garde, de l'expérience. Il est difficile de classer sa musique : dance, pop, folk, électro? Tout se mélange, dans la plus pure tradition artistique islandaise. Elle puise ses inspirations, de son aveu même, de deux sources principales : des artistes très peu connus et de la nature islandaise. Elle est capable de populariser des démarches artistiques initiées par d'autres artistes, et c'est un grand mérite. Elle n'est pas la première à composer un album sans instrument, ce qui rend abusive l'étiquette d' « avant-gardiste ». Mais personne n'a pu aussi bien qu'elle rendre cette démarche aussi mélodique. C'est peut-être là que réside l'absence de peur, de retenue : souvent les mondes avant-gardistes et commerciaux sont distincts, voire méprisants l'un envers l'autre. Pas pour Björk, qui prend un plaisir non dissimulé à briser les frontières. Quant à la nature, elle est bien présente dans les textes, qu'elle-même juge secondaires, mais surtout dans les sons. La musique est organique, chargée d'éléments.
Toutefois, Björk entretient avec son île natale un rapport particulier. La génération née avant les années 1960 a tendance à lui reprocher de chanter en anglais. Elle-même est parfois enfermée dans l'imagerie folklorique de son pays, ou des mythes qu'on s'en fait. Mais elle est capable mieux que quiconque d'en jouer pour son image. Et puis l'essor de Björk a fait d'elle une icône mondiale. Si les Islandais en sont très fiers, ils ont également compris qu'elle ne leur appartenait plus tout à fait. Ils se sont donc retournés vers d'autres groupes et artistes. Et, justement, il y a le choix?
Gus Gus fut peut-être le premier groupe après Björk à s'exporter. C'est avant tout un collectif au nombre de participants variables, et le groupe qui s'inscrit le moins dans une mouvance islandaise. De l'Islande, ils évoquent les nuits festives des week-ends, tant leur électro joyeuse invite au mouvement. D'un tripop initial qui a peut-être parfois un peu vieilli dans ses consonances électro, ils sont passés, sur leur dernier album attention, à une « dance » vraiment dansante.
Issue de cette formation, Emiliana Torrini, une charmante italo-islandaise, a débuté en 1999 une carrière solo avec un album électro pop, Time of science. Elle interpréta ensuite le titre phare du deuxième volet du « Seigneur des anneaux ». Un nouvel album, The fisherman's wife, est sorti début janvier 2005, composé de ballades pop folk.
Plus appréciés sur les scènes indépendantes du monde entier, les quatre garçons de Sigur Rós composent une musique qui évoque immédiatement l'Islande, ses paysages, son climat et ses mystères. Avec des parrains prestigieux tels que Radiohead, Björk ou David Bowie, ce groupe est promis à un bel avenir. Ses chansons, volontiers très longues, mélangent sons organiques et rythmes lents. Ils chantent dans leur propre langue, le « sigurosku », qui sonne comme un mélange d'anglais et d'islandais. Un quatrième album est en projet. Sigur Rós s'est récemment illustré à Paris pour la représentation de « Odin's revenge », un opéra rock inspiré d'un texte des Edda (cf. Courrier d'Islande d'octobre 2004). C'est dire s'ils inscrivent leur musique dans la continuité de la pluriséculaire production artistique islandaise.
Ils ont influencé beaucoup de jeunes groupes en Islande, dont seul Múm a su réellement afficher une identité propre, ce qui leur vaut une reconnaissance internationale. Avec trois albums, les quatre membres du groupe ont su créer un univers qui, s'il est proche de celui de Sigur Rós, s'en démarque par un aspect enfantin, naïf, plus mélodique.
Dans la même mouvance, on retrouve Bang Gang, un collectif qui repose surtout sur son leader Bardi Johannsson, le plus français des musiciens islandais, puisqu'il vit maintenant à Paris et collabore avec Keren Ann, avec qui il a fait un album en 2003, intitulé Lady bird. Les deux albums de Bang Gang sont très différents l'un de l'autre. Le premier était lourdement électro, alors que le second épouse une subtilité tripop qui rapproche un peu Bang Gang des deux groupes précédemment cités.
Snowblow est le groupe de Dagur Kári, fils de l'écrivain Petur Gunnarsson et réalisateur de l'excellent « Noi Albinoi », ainsi que de sa bande originale. Pour ceux qui ont vu le film, la musique de Snowblow en rappellera un peu l'ambiance. Le groupe oscille entre indie-pop et folk.
Très récemment, deux autres artistes ont émergé d'Islande. Le premier, Gisli, a signé avec how about that ? une pop drôle et rythmée, de la verve de Beck. Le second est le nouveau phénomène de la scène islandaise. Chouchou des mélomanes islandais, il y a fort à parier que Mugison réussira à conquérir un public sur le continent. Ses chansons, parfois des balades romantiques, parfois beaucoup plus expérimentales, usent sans en abuser des recettes très présentes dans la musique islandaise, à savoir l'aspect organique. Alors que l'album Niceland vient de sortir en France (en fait, la bande originale du nouveau film de Fridrik Thor Fridriksson), un autre est sorti en même temps en Islande. A l'instar de Sigur Rós, il a fait une prestation remarquée lors de la « Quinzaine culturelle islandaise » en France.
Ce tour d'horizon de la scène musicale islandaise ne se veut pas exhaustif. Il exclut en premier lieu les nombreux groupes et artistes qui n'ont aucune notoriété internationale, comme le chanteur de variété Bubbi Morthens ou le groupe de rap SS Rodtweiller. Mais ces derniers ne sont absolument pas distribués en France et il m'apparaissait aussi difficile qu'inutile de leur donner une grande place ici.
On le voit, la scène musicale islandaise se caractérise vraiment par sa richesse. Comment ce pays de 290 000 habitants parvient-il à engendrer une telle offre musicale, qui plus est d'une telle qualité (c'est mon avis) ?
La notoriété de Björk joue pour beaucoup. Mais la fierté nationale est également décisive, car tous les artistes qui percent un peu sont soutenus par leurs compatriotes. On peut également relever qu'une politique culturelle ambitieuse soutient les artistes. De même, le festival « Iceland Airwaves » a lieu chaque automne à Reykjavík, au cours duquel les jeunes groupes se produisent devant un public de plus en plus international. L'engouement pour cet événement est exceptionnel : l'an dernier, plusieurs centaines de groupes ont présenté leur candidature. Cela suffit à imaginer la place de la musique dans les loisirs des Islandais. Dernière particularité, presque tous les Islandais jouent au moins d'un instrument de musique, grâce à l'enseignement scolaire et au soutien de l'Etat aux écoles de musique, particulièrement hors de Reykjavík. C'est sûrement ce solide terreau qui permet à la forêt musicale islandaise de croître, en qualité et en quantité, depuis de nombreuses années.
Aurélien Zolli
Discographie « arbitraire »
Björk : Gling Gló, 1990
Björk : Medullá, 2004
Gus Gus : Attention, 2002
E. Torrini : The fisherman's wife, 2005
Múm : summer make good, 2004
Bang Gang : Something wrong, 2003
Gisli : How about that, 2004
Mugison : niceland, 2004.
2) Une nouvelle d'Islande
M. François-Xavier Dillmann, directeur d'études d'Histoire et philologie de la Scandinavie ancienne et médiévale à l'École pratique des Hautes Études (en Sorbonne), traducteur et commentateur de l'oeuvre de Snorri Sturluson (L'Edda et l'Histoire des rois de Norvège) aux Éditions Gallimard, a été élu récemment membre correspondant de la Société des sciences d'Islande (Vísindafélag Íslendinga / Societas Scientiarum Islandica). Il est le seul français honoré par cette Société.
La Société des sciences d'Islande a été fondée à Reykjavik le 1er décembre 1918, par plusieurs enseignants de l'université d'Islande, sur le modèle de la Société royale des sciences de Danemark et de la Royal Society de Grande-Bretagne.
Pour marquer le 90e anniversaire de sa fondation, la Société des sciences d'Islande a publié en l'an 2000 un ouvrage présentant l'ensemble de ses activités et de ses publications, parmi lesquelles on remarque tout particulièrement un ouvrage en quatre tomes sur les éruptions de Hekla en 1947-1948, ainsi qu'une série d'actes de colloques sur des sujets tels que la langue maternelle (1987) ou la colonisation de l'Islande (1996).
3) Une exposition
La céramiste Kristin McKirdy Laxness expose du 11 mars au 9 avril à la Galerie Pierre (22 rue Debelleyme à Paris). Infos au : 01 42 72 20 20
E-mail : galeriepierre@wanadoo.fr
4) BIBLIOGRAPHIE
Toi qui écoutes, une sélection de poèmes de Jon Oskar
On ne peut que regretter que Jon Oskar Asmundsson, né en 1921, soit mort il y a six ans. Il aurait été tellement ravi, lui qui aimait profondément la France où il avait longtemps vécu, de se voir publié chez nous. Non que son ?uvre ait été négligée en français : j'avais traduit et j'étais parvenu à faire éditer, en Islande et en français, en 1966, La nuit sur nos épaules, qui était une sorte de résumé de son inspiration. Mais c'était, comme on dit, une édition confidentielle et les éditions L'Harmattan viennent de faire beaucoup mieux en acceptant d'éditer un choix de ces poèmes (Toi qui écoutes, collection Kubaba, Paris, 2004).
La voix de Jon a des accents particuliers. On peut noter qu'il appartint à la célèbre école des poètes « atomiques » (ainsi appelés parce qu'ils entendaient, vers 1950, désintégrer la forme traditionnelle, tellement contraignante en islandais, de la poésie et ouvrir leur inspiration à toute une thématique - que nous dirions « de gauche » - insolite sous ces latitudes). Mais cette caractérisation est notoirement insuffisante, surtout maintenant que ce type de préoccupations est tombé en désuétude. Jon, c'est avant tout une voix, un ton, une façon de regarder la vie, l'homme et le monde, et les cinq recueils de poèmes qu'il a publiés, ses nouvelles et ses romans, de type autobiographique, valent avant tout pour l'attention qu'ils prêtent à autrui - pour leur complicité, en quelque sorte. C'est pourquoi il m'est souvent arrivé d'écrire qu'il évoquait fortement notre Paul Eluard : non seulement pour le type de pensée politique, mais aussi pour la tendresse du regard, la douceur de la voix, l'attention au quotidien, une manière de connivence avec les élans intimes de notre sensibilité. Toi qui écoutes est, à cet égard, exemplaire. Le titre est repris d'un recueil de poèmes qui connut son heure de succès en Islande, mais il a été retenu pour cette petite anthologie parce qu'il exprime parfaitement l'attitude, la situation de Jon vis-à-vis du monde. On y trouvera donc des méditations de type idyllique, des aperçus aimantés par l'incroyable lumière d'Islande, de nombreuses interrogations adressées à la femme aimée, quelques solides indignations sur le sort fait aux pauvres et aux opprimés dans le monde, et surtout, surtout, un long chant, qui revient souvent à un lamento, d'amour, de discrète passion, de tendresse pudique : très peu de voix en son pays sont capables de ces approches de sensitive ou de prudent apprivoisement de l'indicible. Non que Jon ignore les subtiles règles de composition d'un genre qui ne souffre pas la médiocrité en son pays. Il est capable d'une musique très particulière, immédiatement reconnaissable, où le rêve de beauté s'allie à une fréquentation quasi sensorielle de l'océan, de ces paysages inouïs qu'ensorcelle la lumière.
Et en plus : cet amour de la France, de Paris, de son petit peuple, de ses faits et gestes quotidiens, de tout ce qui peut envoûter ce c?ur constamment mis à nu, en quête et de passage.
Professeur Régis Boyer
Pour les jeunes lecteurs
Les mythologies sont de tout temps un aliment de choix pour l'imagination des jeunes lecteurs. À ceux notamment que les mythes relatifs aux pays de l'Europe du Nord (la « Germanie ») sont susceptibles de captiver, nous signalons que l'encyclopédie Fleurus Junior a édité récemment, pour les « à partir de 9 ans », Mythologies, qui met à leur portée, dans le style le plus accessible et de manière stimulante - on oserait dire enchanteresse - les travaux des spécialistes reconnus. Le chapitre « Germains/Vikings » (« La création du monde, le règne d'Odin/Loki, Tyr et les monstres/la fin du monde ») a d¹ailleurs été préparé par notre ami, le Professeur Patrick Guelpa. Celui-ci fait partie de l'équipe de l'Université Lille III spécialisée dans les études et les recherches sur les langues (notamment l¹islandais) et civilisations de ces régions. Il a publié, il y a quelques années, un ouvrage de référence : Dieux et mythes nordiques (Presses Universitaires du Septentrion).
5) « Le caractère national de la littérature et de l'art islandais »,
par Aurélien Zolli (Mémoire de recherche, IEP Toulouse)
Après avoir effectué, en 2002-2003, un stage de neuf mois au Service de coopération et d'action culturelle de l'Ambassade de France en Islande, M. Aurélien Zolli (par ailleurs, membre de l'Association France-Islande) a effectué, dans le cadre de l'Institut d'études politiques de Toulouse, un mémoire de recherche sur le thème « Le caractère national de la littérature et de l'art islandais ». Au vu de l'intérêt que nous avons pris à sa lecture, nous avons pensé que les lecteurs du « Courrier d'Islande » devaient être informés de l'existence de ce travail. Pour cela, nous avons demandé à son auteur de nous le présenter brièvement :
Mon travail est né d'une passion pour les arts islandais, passion qui fut bien utile pour rassembler les informations nécessaires, mais qu'il fallut ensuite assagir pour procéder à l'analyse. Comment évoquer les Sagas et Björk dans un même travail de recherche, qui plus est en science politique ? La difficulté n'était pas négligeable. Quel point commun y a-t-il en effet, au premier abord, entre les multiples productions artistiques islandaises à travers les âges ?
Une des caractéristiques de cette production est son lien indéfectible avec l'histoire du pays. Il est rapidement apparu que mon questionnement devait avoir lieu sous le prisme de la question nationale.
La première partie de mon travail est donc consacrée au Moyen Age islandais, dont on sait qu'il s'acheva très tard. La littérature était alors le seul art, digne de ce nom, à avoir droit de cité sur l'île. Mais quelle littérature ! Edda, Sagas, poésie scaldique, autant de chefs-d'?uvre dont il semble impossible qu'ils aient pu émerger d'une aussi frêle population. Après plusieurs siècles sous le joug danois, une terrible colonisation, l'Islande subsistait difficilement, au gré des catastrophes naturelles. Le réveil, ou l'éveil national, eurent pourtant lieu, grâce au rôle prépondérant des écrivains auxquels se joignirent, dès la fin du XIXe siècle, des peintres. Ces derniers, en exaltant les paysages islandais, voulaient permettre à leur peuple de relever la tête, d'être à nouveau fiers de leur territoire. Le passé est également magnifié, les textes anciens redécouverts. Ils seront le symbole de l'indépendance, qui interviendra définitivement en 1944.
La deuxième partie de mon travail consiste en une étude de la production artistique actuelle, selon une approche sectorielle en un premier lieu, puis thématique. Une étude des politiques publiques de la culture, ainsi que de la sociologie de l'île, est également nécessaire pour mieux cerner le phénomène.
Un tour d'horizon de la production plastique permet de constater que la nature est toujours un des thèmes-clé, bien que d'autres sujets apparaissent progressivement au XXe siècle.
Impossible, ensuite, d'aborder la littérature sans insister sur Halldor Laxness, que les Islandais considèrent, sûrement à juste titre, comme leur plus grand écrivain, et qui reçut le Prix Nobel de littérature en 1955. Le roman et la poésie traversèrent cependant une crise après la Seconde Guerre mondiale, en raison principalement de l'indépendance. Pourquoi écrire alors ?
Le cinéma et la musique, les deux phénomènes artistiques les plus contemporains, prennent une place importante dans la dernière partie, où je m'interroge sur la tournure folklorique de la production artistique aujourd'hui. La nature, exaltée tant dans les films que dans les chansons, n'est-elle pas, dans une certaine mesure, un argument commercial ?
Cette question m'a permis d'amorcer une réponse à la problématique que je me suis posée : y a-t-il continuité dans la production artistique nationale ?
Loin d'être exhaustif, mon travail n'a que deux ambitions : susciter l'intérêt et la réflexion au sujet de l'art islandais, qui le mérite assurément. C'est dans cet état d'esprit que je mets à votre disposition une version électronique de ce mémoire que j'ai présenté en quatrième année de l'Institut d'études politiques de Toulouse. Je peux également prêter une version papier à ceux qui en feront la demande. Vous pouvez me contacter par e-mail : aurelien.zolli@laposte.net
ou par courrier :
Aurélien Zolli
rue de la Victoire 145
1060 Bruxelles - Belgique.
À NOTER :
Cette lettre (comme les suivantes) ne comporte (sauf rare exception) que des informations politiques, économiques et sociales sur l'Islande, à l'exclusion de "nouvelles" de nature culturelle et/ou artistique, et d'informations sur les manifestations islandaises en France et françaises en Islande.
Il existe en effet des sites ou des organes d'information qui fournissent ces autres informations. On signalera tout particulièrement :
1) la Revue "Courrier d'Islande" (trimestrielle, mais complétée par une lettre mensuelle) que l'Association "France-Islande" envoie par courrier postal à ses adhérents.
Pour en savoir plus sur cette Association, la Revue citée et le site Internet de « France-Islande », le contact est le suivant :
Association "France-Islande" (à l'attention de M. Jean Le Tellier) ; 31 avenue Thierry
92410 Ville d'Avray
e-mail jean@jlet.net
2) l'excellent site de Christian et Marie-Françoise Gilabert, « Islande, au pays de la création du monde » : http://perso.wanadoo.fr/saga/gilabert
Ce site est une mine de renseignements pour tous les amoureux de l'Islande et notamment pour tous ceux qui envisagent de voyager dans le pays.
DERNIÈRE HEURE
Le célèbre « Festival des Arts « de Reykjavik, où toutes les disciplines sont représentées (quelquefois par les meilleurs artistes et créateurs islandais et internationaux), aura lieu cette année du 14 mai au 5 juin. Un site Internet en anglais lui est consacré : www.artfest.is




