Bulletin mensuel
ACTUALITÉ ISLANDAISE EN AOÛT 2005
Yfirlit
* Chasse à la baleine
La Commission Internationale Baleinière, réunie en juin, n'a pas autorisé la reprise de la chasse commerciale à la baleine, comme le proposait le Japon et le souhaitaient de nombreux Islandais. Déception pour beaucoup à Reykjavik. Le programme de « recherche scientifique sur la baleine », lancé en 2003, et comportant la capture d’un nombre limité de mammifères, se poursuit néanmoins (voir Bulletin d’août 2003). En août, donc, au titre de la campagne « annuelle » pour 2005, il a autorisé (et réalisé) la chasse de 39 baleines de Minke (petits rorquals), portant ainsi à 100 le nombre de ces mammifères capturés au cours des trois dernières années. Les opérations se sont déroulées de manière satisfaisante, malgré des conditions atmosphériques défavorables. Elles ont permis de recueillir de nombreuses et précieuses informations scientifiques, en particulier sur le régime alimentaire des baleines, les conditions de leur reproduction, les lieux qu’elles fréquentent, etc. L’Institut de recherches marines, notamment, va étudier, à l’intention des autorités islandaises mais aussi des instances internationales compétentes, l’ensemble de ces données, et dégagera les conclusions qu’on peut en tirer en matière de « chasse à la baleine », sous réserve de données complémentaires apportées par de nouvelles campagnes durant les années à venir.
POLITIQUE INTÉRIEURE
Note liminaire : sous cette rubrique, nous retraçons, d’un mois sur l’autre, quelques-unes des multiples « péripéties » et « mini-crises » qui ponctuent la vie des partis islandais et les « jeux » de la démocratie parlementaire : on ne découvre, au fil de cette chronologie, rien que de très naturel et prévisible dans un régime politique, qui, par certains de ses aspects, ressemble au système français et à celui de nombre de grands pays développés.
Les « non-initiés » et ceux que ne passionnent pas les subtilités des rivalités ou alliances partisanes ou personnelles trouveront à l’occasion notre rubrique longue, pour ne pas dire fastidieuse. Ils peuvent la parcourir « en diagonale » sans se perdre dans les méandres. On leur signale au passage que les épisodes et incidents relatés n’ont souvent qu’une portée limitée. Aspect positif, cependant : ils attestent la vitalité du fonctionnement quotidien, avec ses inévitables « scories », de la démocratie et d’un système représentatif mature et bien rodé.
LA BATAILLE DE LA MAIRIE DE REYKJAVIK
Après avoir été longtemps un des plus solides bastions du Parti de l’Indépendance (l’ancien Premier ministre David Oddsson, notamment, y régna sans partage jusqu’en 1994), la municipalité de la capitale avait été emportée de haute lutte en 1994 par une coalition très large -la « liste R »-, associant l’ensemble des formations de gauche et du centre sous la houlette de la dynamique Ingibjörg Solrun Gisladottir. Cette dernière, alors « féministe », a, depuis, rejoint les rangs de l’ « Alliance » sociale-démocrate (elle en a, en mai dernier, été élue à la présidence), et renoncé à sa charge municipale pour se préparer à une candidature nationale (au poste de Premier ministre?). La coalition en question a par ailleurs été réélue en 1998 et en 2002, mais des failles sont apparues ultérieurement en son sein, opposant les diverses tendances la constituant : problèmes de fond et questions de personnes se sont entremêlés.
Les élections locales de 2006 promettent d’être animées. La droite n’a pas renoncé à reconquérir la capitale et joue sur l’usure présumée de l’équipe en place, certaines difficultés financières qui s’aggraveraient, et, principalement, sur les divisions de l’actuelle « majorité municipale ».
Le 12 août, les adhérents et sympathisants locaux de la « Gauche Verte », la formation la plus « à gauche » de l’échiquier islandais, se sont prononcés majoritairement pour la constitution d’une liste autonome, se séparant ainsi de l’ « Alliance » sociale-démocrate et des centristes du Parti du progrès : quelques voix ont néanmoins condamné une telle stratégie, qui indirectement ferait le jeu des conservateurs.
À la fin août, il semblait acquis que les cinq formations politiques du pays -Gauche Verte, « Alliance », Parti du Progrès, Parti de l’indépendance et Libéraux (droite « populiste »)- participeraient, chacune sous sa bannière propre, à la compétition, ce qui favorisera une dispersion accentuée des suffrages et pourrait gêner la constitution, au lendemain du scrutin, d’une majorité municipale.. Toutefois, un ou deux sondages réalisés alors laissaient entrevoir, malgré tout, la possibilité d’une victoire sans partage ∂u Parti de l’Indépendance (avec 8 conseillers, contre 5 pour l’« Alliance », et 2 pour la Gauche Verte). Tout cela est à prendre avec moult précautions,et il faut s’attendre, d’ici mai 2006, à de multiples fluctuations dans l’opinion et dans les préférences partisanes ?.
POLITIQUE EXTÉRIEURE ET RELATIONS INTERNATIONALES
* HALLDOR AU CANADA
Le Premier ministre Halldor Asgrimsson s’est rendu fin juillet au Manitoba, province canadienne où vivent d’assez nombreux descendants d’immigrants islandais établis là dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle et où se perpétuent certains aspects de la culture et des traditions insulaires. Son homologue canadien, Paul Martin a eu avec lui, à cette occasion, un entretien de travail à Winnipeg. Les deux hommes ont évoqué la question -pendante depuis des années- de la signature d’un accord de libre-échange entre le Canada et l’Association européenne de libre-échange (qui regroupe l’Islande, la Norvège, la Suisse et le Lichtenstein) et celle d’un éventuel accord aérien Canada-Islande.
* La candidature de l’Islande au Conseil de Sécurité
En 2003, l’Islande avait annoncé qu’elle serait candidate au Conseil de Sécurité de l’ONU, au titre de membre non permanent, pour la période 2009-2010, signifiant ainsi qu’elle entendait être « plus présente dans le monde ».
Depuis lors, cette décision semble partiellement remise en cause. Tout d’abord, des candidatures concurrentes -Autriche, Turquie- ont été annoncées, et Reykjavik risque un échec. En plus, des voix au Parlement ont fait remarquer que le coût de l’opération serait trop élevé et que la charge qu’elle représenterait pour la nation (lourdes responsabilités internationales durant la période 2008-2010 ; organisation de multiples réunions ; présence à New York de nombreux diplomates) excéderait, au-delà du raisonnable, les possibilités financières, logistiques et humaines, de l’île. Cela dit, un nombre non négligeable d’États (plus de 50 selon des informations de presse) se sont d’ores et déjà engagés à soutenir l’Islande.
Un réexamen de la question est en cours, dont les conclusions seront connues avant l’ouverture -du 14 au 16 septembre- de l’Assemblée générale des Nations Unies (par la réunion, au sommet, des principaux dirigeants des États membres, à laquelle Halldor Asgrimsson et David Oddsson assisteront).
* Relations islando-américaines : la base de Keflavik
Les « conversations américano-islandaises » sur la contribution de Washington à la sécurité de l’Islande et sur la prorogation et la « mise à jour » de l’accord de 1951, attendues de longue date dans l’île, se sont engagées le 6 juillet. Peu après, les négociateurs se sont séparés sans avoir trouvé un accord global, des divergences non négligeables les séparant sur certains points. On souhaite, en Islande, que la prochaine rencontre, prévue pour septembre, permette de dégager un tel accord.
Les discussions aboutiront, selon toute probabilité, à une certaine diminution de l’effort américain (la guerre froide est bien loin, et la valeur « stratégique » de l’Île pour les Etats-Unis a diminué dans l’actuel contexte international) et sans doute à une contribution financière accrue de Reykjavik. C’est ce qu’a laissé entendre, à la mi-août, le ministre David Oddsson : il note cependant que les principes régissant depuis sa signature l’accord bilatéral restent en vigueur, à savoir la participation alliée à la défense et à la sécurité islandaise et la garantie pour l’Île d’une assistance minimale.
* Relations avec l’Union européenne
David Oddsson a par ailleurs constaté que les récentes « péripéties » ayant affecté le devenir de l’Union Européenne (rejet par certains États membres du projet de Traité constitutionnel, etc.) ne comportaient aucune conséquence pour l’Islande. Les relations avec Bruxelles demeurent excellentes, et l’appartenance de Reykjavik à l’Espace Économique Européen constitue un cadre solide pour leur développement, dans le contexte, notamment, du dernier élargissement de l’Union. La question d’une éventuelle adhésion de l’Islande, en tout cas, est, pour David, « moins d’actualité que jamais » et devrait sans doute perdre de son intérêt, même dans les polémiques politiques intérieures.
* Relations avec le Danemark
Deux Ministres islandais ont, récemment, rencontré leurs homologues danois et examiné avec eux les possibilités d’un renforcement de la coopération bilatérale. Tout d’abord, le Ministre des Pêcheries, Arni Mathiesen, qui a par ailleurs constaté que les deux pays partageaient largement les mêmes conceptions en matière de réglementation des pêches, et de gestion des eaux territoriales et de souveraineté sur les richesses des océans. Il en est de même quant au refus des subventions à ce secteur (le problème fait l’objet de discussions dans le cadre de l’Organisation Mondiale du Commerce).
Par ailleurs, Björn Bjarnason, Ministre de la Justice, qui a sous sa tutelle les Garde-Côtes islandais, examine les modalités d’une collaboration accrue entre ces derniers et leurs équivalents danois, aussi bien pour la surveillance des zones maritimes concernées que pour l’acquisition d’équipements et de matériels (prochaine, dans les deux pays).
* Reunion DES FEMMES MINISTRES DE LA CULTURE À REYKJAVIK
Le gouvernement islandais, en collaboration avec le « Council of Women World Leaders » -un forum de femmes ayant exercé ou exerçant des responsabilités aux plus hauts niveaux, créé en 1996 à l’initiative de l’ancienne Présidente de la République islandaise Vigdis Finnbogadottir-, a mis sur pied une réunion spéciale de femmes Ministres de la Culture, présidée par la ministre de l’Éducation, de la Science et de la Culture, Madame Thorgerdur Katrin Gunnarsdottir. Cette réunion de travail se voulait également un hommage rendu, pour son action persévérante et efficace dans le domaine des droits des femmes, à Vigdis, dont on avait récemment célébré le 75e anniversaire. Les deux journées du 29 et du 30 août permirent à la prestigieuse assemblée d’entendre et de discuter des rapports stimulants sur le statut culturel des femmes dans le monde, les inégalités dont elles demeurent victimes en matière d’accès à l’éducation et de la culture -facteurs primordiaux du développement des sociétés-, mais aussi les progrès enregistrés depuis quelques décennies dans bien des pays. L’accent fut mis sur les efforts restant à accomplir et le rôle irremplaçable des femmes elles-mêmes et de leur dynamisme dans les avancées souhaitables de leur émancipation.
Un réseau international de femmes Ministres de la Culture a été crée, qui peut jouer un rôle décisif dans cette longue marche vers l’égalité des statuts et la disparition de discriminations sous-tendues par des préjugés très anciens mais que l’instruction, l’éducation et la diffusion progressive de la culture sont seules à même de faire régresser. La Ministre islandaise sera la première présidente du « réseau ».
ÉCONOMIE
* L’augmentation des revenus disponibles des Islandais
Le Ministère des Finances (communiqué de presse du 4 août) a publié dernièrement quelques données concernant l’augmentation des revenus et de la fiscalité, pour les Islandais, au cours des dix dernières années.
Après avoir enregistré un « creux historique » en 1994, les revenus bruts des contribuables ont, depuis lors, connu, en termes réels, une progression évaluée à 57 % au total. Les revenus disponibles (après imposition) ont augmenté, eux de 47 %. La charge fiscale s’est alourdie, dans le même temps, de 11 %.
En 2004, revenus disponibles et fiscalité ont crû, respectivement, de 3,3 % et de 1,1 %. C’est la dixième année consécutive qu’un tel phénomène se produit.
* Le prix de l’essence en Islande
Le Ministère des Finances (communiqué Internet du 18 août) vient de rappeler que, même si le prix du litre de carburant a augmenté nettement ces derniers temps, ce prix a, dans le passé, été parfois plus élevé (jusqu’à près de 25 %) qu’actuellement, si on le compare au niveau des salaires. Tel a été le cas entre 1993 et 1997 et à nouveau en 2000. En effet : -les salaires ont, très souvent, augmenté plus que l’essence ; -les taxes sur les carburants ont également baissé en valeur relative, entre 1997 et 2005. -Par ailleurs, l’automobiliste islandais consomme moins de carburant au kilomètre que naguère. Ces diverses considérations rendent-elles la « pilule » moins « amère » aux ménages de l’Île ?
* L’Islande et l’énergie géothermique : un projet de recherche « révolutionnaire »
L’ « Autorité Nationale de l’Énergie » et divers organismes islandais, s’occupant de la recherche et de l’exploitation de l’énergie géothermique, vont dans les mois (et années) à venir collaborer activement sur un projet de recherche très important, dont les résultats pourraient entraîner des conséquences décisives pour la production d’électricité à partir de cette source d’énergie : le projet de « forages à grande profondeur ». Jusqu’ici, l’électricité d’origine géothermique est générée à partir de forages effectués -dans les champs de « hautes températures »- à une profondeur de 2 000 à 2 500 mètres. La conversion de l’énergie calorique en énergie électrique, facteur -actuellement- de déperditions, serait beaucoup plus satisfaisante et pourrait avoir un rendement dix fois supérieur, si lesdits forages étaient pratiqués à une profondeur double, par exemple (5 000 mètres). Bien entendu, de tels forages seraient plus complexes et plus coûteux.
C’est à une étude précise des modalités, et des avantages et inconvénients de cette révolution technologique que doit être consacrée essentiellement la recherche envisagée. Elle bénéficiera de concours internationaux substantiels et se prolongera sur le long terme, le lancement ayant lieu, avant la fin de 2005, dans la péninsule de Reykjanes (Sud-Ouest), dont les champs géothermaux se prêtent bien à l’expérimentation en cause.
BRÈVES
* Apprendre l’islandais sur le web est désormais possible, grâce à la méthode (en langue anglaise) mise au point par l’Université d’Islande. Pour en savoir plus, consulter le site : http://www.icelandic.hi.is/coursetest.php
* Pour les « petits budgets »
Nous croyons intéressant de signaler aux passionnés de littérature islandaise « ayant de petits moyens » l’heureuse initiative de la collection « Folio », qui a récemment publié, pour la modeste somme de 2 euros, la « Saga de Gisli Sursson » -texte cher aux c?urs de nombreux Islandais- dans la traduction de Régis Boyer. Souhaitons la multiplication de telles opérations.
ANNEXE BIBLIOGRAPHIQUE SUR L’ISLANDE
POÉSIE
LE LYS, poème marial islandais d’Eysteinn Asgrimsson
Tempête au monastère ! Une dispute dégénère en rixe et l'un des moines rebelles roue de coups son supérieur... Scandale, jugement, mise aux fers des responsables. Un peu plus tard, l'un des coupables se repent et livre un magnifique poème de 800 vers à la gloire de Marie.
Non, la scène ne se passe pas en Espagne ou en Italie, mais dans la lointaine et brumeuse Islande, perdue dans l'Atlantique Nord au Moyen Age. Le poème acquiert vite une grande notoriété au point que tout Islandais désirerait en secret l'avoir composé. Le Lys retrace toute l'histoire du salut, Eysteinn Ásgrímsson dédie son ?uvre à la Vierge Marie tout en louant la Sainte Trinité et bien sûr le Christ, vers qui converge toute l'histoire humaine. Il est resté très populaire sous le luthéranisme. C'est que sous la braise ardente de la foi d'Eysteinn souffle l'Esprit qui purifie toutes nos passions d'ici-bas pour les fondre au creuset de l'amour divin.
Oui, ce poème nous interpelle et nous émeut, nous les hommes et les femmes du XXIe siècle, parce que l'auteur, malgré le décalage du temps, est étonnamment proche de nous.
Patrick Guelpa, Maître de Conférences à l'Université de Lille III, est un spécialiste reconnu de la littérature islandaise. Auteur de Homme de désirs, consacré à Einar Benediktsson, dans la Collection Kubaba, il nous propose aujourd'hui la traduction d'un des poèmes les plus célèbres de cette littérature.
Voici la table des matières détaillée de l’ouvrage : « Intérêt, sujet et forme du poème », « Qui était Eysteinn Ásgrímsson ? », « Justification de ma traduction », « Ma traduction », « Texte original islandais », « Bibliographie ».
Eysteinn Ásgrímsson : Le Lys, Poème marial islandais (XIVe siècle). Présentation et traduction de Patrick Guelpa, Collection Kubaba, Université Paris I Panthéon-Sorbonne, Série « Monde moderne, Monde contemporain II ». Editions L’Harmattan, Paris, 2005.
81 pages. ISBN : 2-7475-8094-6. EAN : 9782747580946. Prix : 11 euros.
Toutes les précisions sur le site Internet de L'Harmattan et sur celui de la revue Kubaba de Paris I http://kubaba.univ-paris1.fr/
LITTÉRATURE MÉDIÉVALE
La saga des Sturlungar
J'ai le plus vif plaisir à présenter très succinctement ici « ma » Sturlunga saga. Je dis « ma » parce que c'est elle qui a orienté définitivement ma carrière, depuis que je l'ai découverte à Reykjavík en 1962 sur le conseil de mes maîtres islandais, Einar Ol. Sveinsson et Sigurdur Nordal. Elle a déterminé ma thèse d'Etat (soutenue en 1970, avec, à la clef, la chaire de scandinave, notamment ancien, que j'aurai occupée pendant quelque trente ans). J'ai vainement cherché à publier ces huit cents pages, il aura fallu que l'on me confie la collection « Classiques du Nord », aux Belles-Lettres (elle en sera bientôt à son numéro dix !), pour que je trouve enfin une solution. Il s'agit sans conteste de l'une des plus grandes sagas islandaises, dans la catégorie dite samtidarsögur (sagas de contemporains parce qu'exceptionnellement, nous connaissons la plupart des auteurs qui ont vécu les événements rapportés, notamment Sturla Thordarson qui a rédigé l'une des plus belles sagas islandaises qui soient, l'Islendinga saga)
L'argument est simple : l'Islande a vécu - c'est ce que l'on est convenu d'appeler le « miracle islandais » - deux siècles de paix (relative) parce que les grandes familles qui s'étaient installées dans l'île entre 874 et 930 avaient su maintenir un subtil jeu d'équilibre et que, à cause d'un parvenu, Hvamm-Sturla Thordarson, et de ses descendants, ses trois fils Thordur, Sighvatr et le célèbre Snorri (Sturluson, le très grand écrivain), puis des fils et petits-fils de ceux-ci, le jeu sanglant des rivalités, des cupidités et des injustices aura progressivement détérioré la situation, permettant au roi norvégien Hakon Hakonarson de s'immiscer comme un coin entre les clans adverses pour finir par obtenir la soumission de l'île entre 1262 et 1264, ce qui marquera le début de plus de six siècles de dépendance (l'île ne recouvrera sa totale liberté qu'en 1944 !).
En une douzaine de textes raccordés les uns aux autres (j'ai suivi le type de présentation qu'ont adopté les tout derniers éditeurs islandais, Örnolfr Thorsson et ses collaborateurs, ce qui permet de lire ces huit cents pages d'un seul tenant tout en laissant libre cours à qui le veut de se concentrer sur une seule des sagas concernées), nous suivons donc l'inexorable progrès de la décadence, en vertu du célèbre proverbe, « skömm er ohofs ævi », « courte est la vie des excès ». Il y a avant tout, dans ce magnifique texte, une amère leçon de politologie combinée à une méditation de type philosophique sur la sottise humaine quand elle se laisse mener par une ambition effrénée. On n'oublie pas l'extraordinaire galerie de personnages souvent hauts en couleur, tant hommes que femmes (Hvamm-Sturla, bien entendu, mais aussi son beau neveu Sturla Sighvatsson, le prétendu « saint » Hrafn Sveinbjarnarson, l'ironique Sighvatr Sturluson, par exemple), l'enchaînement comme inexorable des péripéties le plus souvent au détriment de toute morale, les scènes grandioses comme la bataille d'Ørlygsstadir (1238), le sordide assassinat de Snorri Sturluson dans sa cave de Reykjaholt, le sinistre incendie de Flugumyri, etc. En même temps, nous avons à faire ici à une vraie saga, en dépit de son morcellement, avec sa rapidité, son réalisme souvent insupportable, son laconisme, son extrême économie de moyens et cette dialectique bien connue de l'honneur (ici outré), du destin (implacable) et des vengeances en série. Assurément, Sturlunga saga soutient la comparaison avec les plus réussies des sagas dites des Islandais, il était regrettable qu'elle n'ait jamais été divulguée à un public français et je redis que je suis tout à fait heureux que le lecteur puisse maintenant juger sur pièces de ce qui fut une tragédie inexpiable, dans la perspective humaine, bien humaine qui fait le mérite de toute saga. Sans parler de sa constante immersion dans le merveilleux onirique et de belles échappées scaldiques !
Régis BOYER
Sturlunga saga est traduite de l'islandais et présentée par Régis Boyer, professeur émérite de l'Université de Paris IV-Sorbonne. Elle est éditée par les éditions des Belles-Lettres dans la collection « Classiques du Nord ». 800 pages. ISBN : 2-251-07106-7. Prix : 40 euros.
ANNEXE : « Le caractère national de la littérature et de l’art islandais »
Aurélien Zolli
Mémoire de recherche, IEP Toulouse
Après avoir effectué, en 2002-2003, un stage de neuf mois au Service de coopération et d’action culturelle de l’Ambassade de France en Islande, M. Aurélien Zolli (par ailleurs, membre de l’Association France-Islande) a effectué, dans le cadre de l’Institut d’études politiques de Toulouse, un mémoire de recherche sur le thème « Le caractère national de la littérature et de l’art islandais ». Au vu de l’intérêt que nous avons pris à sa lecture, nous avons pensé que les lecteurs du « Courrier d’Islande » devaient être informés de l’existence de ce travail. Pour cela, nous avons demandé à son auteur de nous le présenter brièvement :
Mon travail est né d’une passion pour les arts islandais, passion qui fut bien utile pour rassembler les informations nécessaires, mais qu’il fallut ensuite assagir pour procéder à l’analyse. Comment évoquer les Sagas et Björk dans un même travail de recherche, qui plus est en science politique ? La difficulté n’était pas négligeable. Quel point commun y a-t-il en effet, au premier abord, entre les multiples productions artistiques islandaises à travers les âges ?
Une des caractéristiques de cette production est son lien indéfectible avec l’histoire du pays. Il est rapidement apparu que mon questionnement devait avoir lieu sous le prisme de la question nationale.
La première partie de mon travail est donc consacrée au Moyen Age islandais, dont on sait qu’il s’acheva très tard. La littérature était alors le seul art, digne de ce nom, à avoir droit de cité sur l’île. Mais quelle littérature ! Edda, Sagas, poésie scaldique, autant de chefs-d’?uvre dont il semble impossible qu’ils aient pu émerger d’une aussi frêle population. Après plusieurs siècles sous le joug danois, une terrible colonisation, l’Islande subsistait difficilement, au gré des catastrophes naturelles. Le réveil, ou l’éveil national, eurent pourtant lieu, grâce au rôle prépondérant des écrivains auxquels se joignirent, dès la fin du XIXe siècle, des peintres. Ces derniers, en exaltant les paysages islandais, voulaient permettre à leur peuple de relever la tête, d’être à nouveau fiers de leur territoire. Le passé est également magnifié, les textes anciens redécouverts. Ils seront le symbole de l’indépendance, qui interviendra définitivement en 1944.
La deuxième partie de mon travail consiste en une étude de la production artistique actuelle, selon une approche sectorielle en un premier lieu, puis thématique. Une étude des politiques publiques de la culture, ainsi que de la sociologie de l’île, est également nécessaire pour mieux cerner le phénomène.
Un tour d’horizon de la production plastique permet de constater que la nature est toujours un des thèmes-clé, bien que d’autres sujets apparaissent progressivement au XXe siècle.
Impossible, ensuite, d’aborder la littérature sans insister sur Halldor Laxness, que les Islandais considèrent, sûrement à juste titre, comme leur plus grand écrivain, et qui reçut le Prix Nobel de littérature en 1955. Le roman et la poésie traversèrent cependant une crise après la Seconde Guerre mondiale, en raison principalement de l’indépendance. Pourquoi écrire alors ?
Le cinéma et la musique, les deux phénomènes artistiques les plus contemporains, prennent une place importante dans la dernière partie, où je m’interroge sur la tournure folklorique de la production artistique aujourd’hui. La nature, exaltée tant dans les films que dans les chansons, n’est-elle pas, dans une certaine mesure, un argument commercial ?
Cette question m’a permis d’amorcer une réponse à la problématique que je me suis posée : y a-t-il continuité dans la production artistique nationale ?
Loin d’être exhaustif, mon travail n’a que deux ambitions : susciter l’intérêt et la réflexion au sujet de l’art islandais, qui le mérite assurément. C’est dans cet état d’esprit que je mets à votre disposition une version électronique de ce mémoire que j’ai présenté en quatrième année de l’Institut d’études politiques de Toulouse. Je peux également prêter une version papier à ceux qui en feront la demande. Vous pouvez me contacter par e-mail : aurelien.zolli@laposte.net
ou par courrier :
Aurélien Zolli
rue de la Victoire 145
1060 Bruxelles - Belgique.




